Épisode 4 – Programmés avant de naître ?

Nos enquêtes podcasts • 27/10/2026 • 15 min

Ce qui se passe avant notre naissance peut-il influencer notre santé des années plus tard ?

C’est l’une des questions explorées par Rosa-Maria Rodriguez-Gueant. Ses recherches étudient comment des carences en vitamines B12 et B9 pendant la grossesse peuvent laisser des marques durables dans l’organisme. Foie, cœur, rétine… les travaux présentés dans cet épisode montrent comment ces effets peuvent persister de manière invisible et parfois réapparaître plus tard.

Au cœur de ces mécanismes : l’épigénétique, qui agit non pas en modifiant notre ADN, mais en influençant la manière dont certains gènes s’expriment. Et parce que ces marques ne sont pas nécessairement figées, la recherche explore également des pistes pour prévenir ou corriger certains de leurs effets.

  • Santé
  • Transcription textuelle

    Unysphère – Épisode 4 : Programmés avant de naître ?

    [INTRO SONORE] : [Vent faible dans les couloirs du labo. Pas feutrés. Gobelet qu’on repose. Écran qui s’allume. Silence, puis bip discret.]

    Ahmed (voix encore endormie)
    — Pourquoi tu m’as tiré du lit ? Il est à peine 7 h…

    Hélène (sourire qu’on devine)
    — Pour voir ça.
    Regarde bien la courbe. On dirait un électrocardiogramme, non ?

    Ahmed (penché sur l’écran)
    — Oui… on dirait un cœur.
    Mais c’est pas un cœur, si ?

    Hélène
    — Non.
    C’est un foie.
    Un foie qui raconte une histoire commencée avant même la naissance.

    [Musique légère, mystérieuse. Plouf, comme une immersion sous l’eau.]

    Hélène (voix off, calme et claire)
    — Aujourd’hui, on ne va pas chercher un microbe, ni une molécule mystérieuse.
    On va chercher un souvenir.
    Un souvenir inscrit dans le corps pendant la grossesse, quand tout commence, quand un bébé n’est encore qu’un nid de cellules.

    Et ce souvenir, il peut parfois resurgir… des années plus tard.

    Ahmed (perplexe)
    — Tu veux dire… qu’un enfant peut naître “avec quelque chose”, sans que personne ne le voie, et que ça se réveille ensuite ?

    Hélène
    — Oui.
    Et c’est ce que montre le travail de notre experte Unys, Rosa-Maria Rodriguez-Gueant, biologiste au CHRU de Nancy et chercheuse à l’Université de Lorraine.
    Elle étudie comment deux petites vitamines, la B12 et les folates, peuvent changer le destin d’un organisme si elles manquent pendant la grossesse.

    [TRANSITION] [Comme un battement de cœur, lent. Puis un bruit aqueux, membraneux et retour dans l’utérus.]

    Hélène (pédagogue, accessible)
    — Pour comprendre, imagine qu’un bébé, pendant qu’il se forme, a besoin d’outils pour construire son corps.
    Parmi ces outils, il y a la vitamine B12 et la B9.
    Ce sont comme des briques de fondation.
    Sans elles, les murs se montent… mais certains restent fragiles.

    Ahmed (lentement, il visualise)
    — Donc si la mère manque de ces vitamines, le corps du bébé construit quand même son foie, son cœur…
    Mais avec des matériaux moins solides ?

    Hélène
    — Exactement.
    Et ça ne se voit pas toujours à la naissance.
    Le bébé peut sembler normal. Grandir normalement.
    Mais les fondations ont été faites au rabais.
    Et des années plus tard… il suffit d’un événement pour que les fissures apparaissent.

    [Musique douce, un peu inquiète.]

    [Immersion sonore. Un environnement chaud, liquide. Floc floc, comme de la matière grasse qui s’accumule.]

    Hélène (chuchotée, descriptive)
    — Nous voilà maintenant dans le foie d’un petit rat.
    La mère manquait de B12 et de folates pendant la gestation.
    Résultat : le foie du petit stocke trop de graisse.
    Il devient un foie gras prématuré comme chez un adulte malade.

    Ahmed (ému)
    — Mais il a à peine quelques semaines…
    Pourquoi son foie souffre déjà ?

    Hélène
    — Parce que son corps n’a pas reçu assez de “plans de construction”.
    Les vitamines manquaient.
    Et donc le foie n’a pas appris à brûler les graisses correctement.
    Il les garde, les accumule, les stocke.
    Comme quelqu’un qui reçoit trop de colis et n’a pas de place où les ranger.

    Ahmed
    — Mais… est-ce que c’est définitif ?

    Hélène
    — C’est là que l’histoire devient vertigineuse.
    À 50 jours de vie, si l’animal reçoit une alimentation normale, le foie a l’air guéri.
    Comme si de rien n’était.

    [Court silence. Juste un battement cardiaque feutré.]

    Hélène
    — Mais la cicatrice est là.
    Invisible.
    Endormie.

    Et quand, adulte, le rat reçoit un régime trop gras, trop sucré…

    [Bruit de rupture, basses lourdes, comme une vague qui se lève.]

    Hélène
    — Le problème se réveille.
    Plus fort qu’avant.
    Inflammation. Fibrose. Maladie du foie.

    Ahmed (écartelé entre fascination et inquiétude)
    — Donc une simple carence pendant la grossesse peut planter une graine…
    et cette graine devient un problème des années plus tard ?

    Hélène (douce mais grave)
    — Oui.
    C’est ça, la programmation fœtale.
    Le corps n’oublie jamais vraiment comment il a été construit.

    [Musique suspendue comme retenue dans l’air.]

    [On entend des battements, plus nets, comme un cœur jeune. Puis un grondement doux, le corps adulte qui arrive.]

    Hélène
    — On change de décor.
    On quitte le foie… et on glisse vers un cœur encore plus étonnant.

    [SFX, plongée rapide comme une chute, puis BOOM… battements amplifiés.]

    Ahmed
    — Wow. On est dans un ventricule ?
    Ça bouge beaucoup plus que le foie, là…

    Hélène (posée, claire)
    — Oui. Et ici aussi, les conséquences d’un manque de vitamines pendant la grossesse sont visibles.
    Chez des animaux nés de mères carencées, on observe :

    ▸ un cœur plus gros, comme s’il forçait trop
    ▸ moins d’énergie disponible
    ▸ des cellules cardiaques désorganisées
    ▸ un muscle qui s’essouffle plus vite

    Ahmed
    — Il travaille plus… pour faire pareil ?

    Hélène
    — Exactement.
    Comme un moteur mal réglé : il tourne, mais consomme plus d’essence.

    [SFX — moteur qui broute doucement, puis ralenti]

    Ahmed (sérieux pour la 1re fois)
    — On a vu le foie. On a vu le cœur.
    Les deux portent des traces du passé.
    Mais ce n’est pas ça que tu veux trouver aujourd’hui, hein ?

    Hélène (elle le regarde — silence court)
    — Ce qu’on doit comprendre…
    c’est comment ces traces se sont imprimées.

    Et surtout : Peut-on les effacer et peut-on réécrire un destin biologique ?

    C’est ça notre quête du jour

    [Thème musical plus tendu, presque aventure. Ils marchent le long d’un tissu cardiaque, chaque pas pulsant à l’unisson.]

    Hélène (pédagogue, accessible)
    — Dans nos cellules, il y a notre ADN : la recette.
    Mais… il existe aussi des instructions qui disent :

    « Ce morceau de recette, tu l’utilises. »
    « Celui-là, tu l’oublies pour l’instant. »

    Ce sont des marque-pages, des post-it biologiques.

    Quand B12/folates manquent pendant la grossesse : ces post-it se collent parfois au mauvais endroit.
    Résultat : certains gènes utiles restent silencieux, et d’autres, moins souhaités, restent allumés trop longtemps.

    Ahmed (éclat de compréhension)
    — Donc ce ne sont pas les gènes qui sont mauvais.
    Juste… les consignes qu’ils reçoivent ?

    Hélène
    — Exactement.
    On appelle ça l’épigénétique.
    Et c’est réversible.
    Pas gravé dans la pierre.

    [SFX, comme un velcro qu’on décolle, très doux.]
    Un marqueur qui s’efface.

    Ahmed, soudain enthousiaste
    — Attends.
    Tu veux dire qu’on pourrait recoller les post-it au bon endroit ?

    Hélène (sourire audible)
    — C’est exactement ce qu’on cherche.

    [Nouvelle texture sonore : Lumière liquide, clochettes fines, vision floue qui s’éclaircit.]

    Hélène
    — Direction la rétine.
    Dernier organe étudié par les équipes de Rosa-Maria.
    Un organe fragile, construit très tôt.
    Et lui aussi… garde des souvenirs.

    [On progresse dans un nerf optique. Tout devient bleu-lumière. Particules qui scintillent.]

    Ahmed (émerveillé)
    — C’est beau.
    On dirait des étoiles.

    Hélène (douce)
    — Ce sont des photorécepteurs.
    Les cellules qui transforment la lumière en vision.
    Chez certains animaux carencés… elles sont moins nombreuses.
    Elles grandissent moins bien.
    Comme des lampes qui éclairent moins fort.

    Ahmed
    — Donc le manque de vitamines n’affecte pas seulement les organes internes…
    mais même la façon dont on voit le monde ?

    Hélène
    — Oui.
    Et si la vision reste possible, elle est parfois moins précise, plus lente.
    Parce que le cerveau n’a pas reçu toutes les instructions.

    [Silence émerveillé, léger.]

    [Ambiance plus profonde : pulsations lentes, comme un tambour sous l’eau. Comme si on approchait d’une salle secrète.]

    Hélène (voix off)
    — On a vu le foie.
    On a vu le cœur.
    On a vu que la rétine elle-même pouvait s’en souvenir.
    Maintenant, on doit remonter à la source.

    Ahmed
    — Au moment où tout bascule.
    Là où l’histoire s’écrit.

    Hélène
    — Exactement.
    Bienvenue au cœur des cellules, au niveau des molécules qui décident quelles pages du livre de notre ADN s’ouvrent… et lesquelles restent fermées.

    [Effet sonore : comme un zoom microscopique. Des membranes se referment autour d’eux.]

    [Autour, tout devient géant. Les protéines ressemblent à des machines. Les mitochondries pulsent comme des moteurs.]

    Ahmed (ébloui)
    — On dirait un chantier.
    Chaque molécule a un rôle, un poste précis…

    Hélène (sourit)
    — Et comme dans tout chantier, il faut des chefs d’équipe.
    Ici, l’un des plus importants s’appelle Sirt 1.
    Sirt 1 aide les cellules à produire de l’énergie et à brûler les graisses.
    Mais dans les animaux carencés en B12 et folates pendant la gestation, il est moins actif, moins bien programmé parce qu’il manque du carburant qui permet d’activer correctement les gènes.
    Résultat : les cellules stockent plus de gras et produisent moins d’énergie.

    Ahmed
    — C’est donc lui, le chef fatigué du chantier ?

    Hélène
    — Oui.
    Et sans lui… les ouvriers s’épuisent.
    Le foie n’arrive plus à gérer les graisses.
    Le cœur se met à forcer.
    Tout le système marche, mais moins bien que prévu.

    [Musique plus tendue, presque policière.]

    Ahmed (sérieux maintenant)
    — Alors notre énigme est claire :
    Si Sirt 1 dort…
    Comment on le réveille ?

    Hélène
    — C’est ce qu’a cherché Rosa-Maria Rodriguez-Gueant.
    Comprendre comment réactiver des gènes mal éveillés, comment redonner au corps ce qu’il n’a pas pu recevoir pendant la grossesse.

    Ahmed
    — On cherche donc une clé.
    Un moyen d’effacer l’ancienne consigne… et d’en écrire une meilleure ?

    Hélène
    — Oui.
    On ne peut pas changer l’ADN, il est là pour la vie.
    Mais on peut changer les instructions qui l’accompagnent.
    Replacer les post-it au bon endroit.
    Réécrire les marges.

    [La membrane s’ouvre : une salle lumineuse, remplie de petites étiquettes flottantes.]

    Ce sont des marqueurs épigénétiques :
    petites étiquettes qui disent « on / off » aux gènes.

    Hélène (chuchote, émerveillement)
    — Regarde.
    C’est ici que tout se joue.
    Ces étiquettes se posent et se retirent tout au long de la vie.
    Elles sont influencées par ce qu’on mange, notre activité, notre environnement.

    Ahmed (réalisant enfin le potentiel)
    — Donc même si la grossesse a mal programmé l’organisme… on peut, plus tard, modifier ces étiquettes ?

    Hélène
    — Oui.
    C’est ça, la piste la plus prometteuse.

    [Un son sec, comme un « clic » d’étiquette qui change d’emplacement.]

    Hélène
    — Et il existe déjà des candidates potentielles pour ça.
    Des nutriments, des molécules, qui pourraient aider les cellules à recoller les bons marque-pages.
    Par exemple, restaurer les niveaux de B12 et de folates dans certains contextes,
    ou agir directement sur des voies métaboliques liées à Sirt 1 pour lui redonner sa force.

    Ahmed se redresse, motivé.

    Ahmed
    — Alors notre mission change.
    On ne cherche plus juste ce que la carence provoque.
    On cherche comment la réparer.

    [Musique ascendante, chaude, espoir.]

    Hélène (déterminée)
    — Oui.
    On doit maintenant explorer une voie de sortie.
    Un moyen de donner aux cellules ce qui leur a manqué.
    Pas seulement en grossesse, mais peut-être plus tard dans la vie.

    [Ils avancent vers une lumière blanche, comme une transition vers un autre espace biologique.]

    [Fond sonore plus lumineux. Comme si chaque cellule rencontrée jusque-là devenait une source de lumière.]

    Hélène (voix douce, mais tendue d’attente)
    — On a trouvé la salle des étiquettes.
    Les post-it collés sur l’ADN.
    Les marques laissées par un manque de vitamine B12 ou B9 pendant la grossesse.
    Maintenant, il faut trouver la clé pour les déplacer.
    Pour réparer.

    Ahmed
    — On cherche donc un reset. Un outil pour que le corps se réécrive lui-même ?

    Hélène
    — Oui.
    Une façon d’aider les cellules à relancer ce qui a été mal lancé au départ.
    Sans toucher aux gènes, seulement aux instructions.

    [SFX, vibrations fines, comme des engrenages qui se remettent en place.]

    [Ils avancent dans un tunnel cellulaire. Lumière bleue. Pulsations régulières. Une table ronde au centre, des molécules tournent autour.]

    Hélène (chuchote, émerveillée)
    — Voici le laboratoire intérieur.
    L’endroit où les cellules décident quand réparer, quand produire de l’énergie, quand stocker.
    Et… ce qu’on a découvert grâce aux travaux de Rosa-Maria Rodriguez-Gueant,
    c’est que ces décisions peuvent être influencées.

    Ahmed (saisit enfin)
    — Tu veux dire qu’on peut redonner au corps ce qu’il a manqué ?

    Hélène
    — Exactement.
    Et il y a deux voies possibles qui sont complémentaires.
    On peut :

    Prévenir, en garantissant suffisamment de vitamines B12 et B9 pendant la grossesse,
    pour éviter que les post-it soient mal placés dès le départ.

    Réparer, en aidant les cellules à reprogrammer certaines fonctions même après la naissance,
    en agissant sur les voies qui contrôlent l’énergie, le stockage, l’activation des gènes.

    [Un son de renaissance, comme un souffle qui revient.]

    Ahmed (ému)
    — C’est beau, ce que tu dis.
    Ça veut dire qu’on n’est pas prisonniers de notre début ?

    Hélène
    — Non.
    Les marques posées pendant la grossesse peuvent influencer un corps, oui…
    Mais elles ne sont pas un destin.
    Elles sont une tendance, un souvenir.
    Un souvenir qu’on peut adoucir, corriger, apaiser.

    En restaurant l’apport en vitamines, en modulant les voies énergétiques touchées, on peut aider les cellules à recoller les bons post-it, relancer les moteurs, éviter que la stéatose ou les faiblesses cardiaques ne réapparaissent.

    [clic — étiquette qui se repositionne]
    [clic — lumière qui s’intensifie]

    Un cœur bat plus fort.
    Un foie pulse mieux.
    Une rétine étincelle.

    Hélène regarde Ahmed.
    Ahmed regarde autour — transformé.

    Ahmed (sourire dans la voix)
    — Alors notre énigme est résolue. On sait comment les traces se forment. Et on sait maintenant comment les adoucir.

    Hélène
    — Oui.
    La clé n’est pas de changer qui nous sommes… mais de soutenir nos cellules pour qu’elles expriment leur meilleur potentiel. La B12 et les folates ne sont pas que des vitamines. Ce sont des crayons qui écrivent l’avenir.

    [Musique montante — douce, chaleureuse, triomphante sans excès.]

    [SFX, comme remonter à la surface d’un lac. On réapparaît dans le labo. Lumière blanche. Clavier, verrerie, café encore tiède.]

    Ahmed (calme et lumineux)
    — Alors si un jour on veut agir sur la santé…peut-être qu’il faudra parfois commencer avant la naissance.

    Hélène (pensive + espoir)
    — Oui. Et continuer bien après. Parce qu’un corps n’est jamais figé, il s’adapte, il change, il apprend. Il peut même se corriger.

    [Un bip sonore retentit. Écran allumé. Nouvelle alerte.]

    Ahmed (surpris, amusé)
    — Oh, encore une mission ?

    Hélène (lit l’écran)
    — « Cobots en usine. Co-évolution du travail humain. » On va quitter le corps pour visiter des chaînes de production…

    Ahmed (enthousiaste)
    — Des robots qui travaillent avec nous ?

    Hélène
    — Oui. Et parfois mieux que nous. Les Cobots et transformer le travail, transformer l’humain avec les travaux de Thierry Colin.

    [SON — transition subtile : sifflement de vent à travers des arbres, craquement de bois, bruissement d’ailes.]

    VOIX OFF
    — Vous venez d’écouter Unysphère. Merci d’avoir voyagé avec nous, au cœur du vivant, là où tout commence… parfois avant même la naissance. Si cette histoire vous a touché, souvenez-vous : un corps se construit, se souvient, mais peut aussi se réinventer. Rien n’est figé, pas même l’avenir. À très bientôt pour un nouvel épisode.

    [GÉNÉRIQUE DE FIN – signature sonore électro-organique, rythmée, petit bip final.]