Que se passe-t-il dans la tête des adolescents qui écrivent ?

Nos articles signatures • 20/10/2026 • 6 min

Messages, notes, publications, récits : les adolescents n’ont jamais autant écrit. Pourtant, leurs pratiques restent largement invisibles, y compris pour eux-mêmes. Spécialiste des pratiques informationnelles, médiatiques et numériques, Anne Cordier s’intéresse notamment aux pratiques d’écriture des adolescents afin de mieux comprendre leurs usages des environnements numériques contemporains.

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Introduction

Dans un bus, en marchant ou en classe, un adolescent écrit. Parfois quelques mots, parfois une histoire, parfois une idée notée à la volée. Ce geste, simple et quotidien, est au cœur des recherches menées par Anne Cordier, experte Unys, enseignante-chercheuse Université de Lorraine en sciences de l’information et de la communication. Car derrière ces pratiques apparemment anodines, ses travaux mettent en évidence une transformation profonde : l’écriture, longtemps perçue comme une activité individuelle, devient aujourd’hui dynamique, mobile et ancrée dans des environnements sociotechniques. Celle-ci ne peut être comprise qu’au prix d’un travail d’enquête. Pour explorer ces pratiques, Anne Cordier s’appuie notamment sur une enquête nationale menée par l’association Lecture Jeunesse, dont elle a assuré la co-responsabilité scientifique dans un premier temps, avant de prolonger ce travail par une recherche de terrain personnelle.

À sujet complexe, méthodologie complexe.

Une enquête pour comprendre ce que signifie écrire aujourd’hui

Pour répondre à cette question – qu’est-ce qu’écrire lorsqu’on est adolescent aujourd’hui – Anne Cordier s’appuie sur un dispositif méthodologique étendu. Une enquête quantitative a été menée auprès de plus de 1500 adolescents âgés de 14 à 18 ans, issus de milieux sociaux et de parcours scolaires variés. Elle est complétée par des entretiens approfondis avec une cinquantaine de jeunes, puis prolongée par une investigation d’inspiration ethnographique menée en situation. Cette approche repose sur une immersion progressive dans le terrain.

Quand j’entre sur le terrain, dans un premier temps, ce n’est pas pour traiter mon sujet. C’est pour s’apprivoiser.

Ce croisement de méthodes permet de documenter à la fois les pratiques déclarées et les pratiques observées, dans toutes les sphères de la vie adolescente. L’enjeu est central : ne pas réduire l’écriture à une définition unique, mais au contraire prendre en compte la diversité des formes qu’elle revêt aujourd’hui. Ce travail met également en évidence un écart important entre ce que les adolescents disent faire et ce qu’ils font réellement.

Quand on leur demande s’ils s’informent, ils traduisent : est-ce que je m’informe sur des sujets sérieux, comme les adultes ?

Ce décalage souligne les limites des approches uniquement déclaratives et renforce la nécessité d’un travail de terrain approfondi.

Écrire sans forcément le nommer

L’un des premiers résultats de cette enquête tient à un décalage frappant : les adolescents écrivent beaucoup, mais ne reconnaissent pas toujours leurs pratiques comme relevant de l’écriture. Pour dépasser cette limite, Anne Cordier choisit de ne pas imposer de définition préalable. Dans le champ des sciences de l’information et de la communication, l’écriture inclut en effet les « écrits d’écran », mais aussi les publications de photos, les vidéos ou encore les contenus produits sur les réseaux sociaux. Ce choix méthodologique permet de mettre en lumière une réalité souvent ignorée : l’écriture traverse l’ensemble du quotidien adolescent, sous des formes multiples et imbriquées.

De la chambre à la classe, des interactions en ligne aux échanges hors ligne, les pratiques scripturales se déploient dans une grande variété de contextes, rendant leur saisie et leur compréhension particulièrement complexes.

Une écriture mobile et omniprésente

L’enquête révèle une intensification marquée des pratiques d’écriture, notamment liée aux technologies mobiles. Le smartphone joue ici un rôle central. Il permet d’écrire à tout moment, dans des situations de mobilité, et de conserver des idées, des références ou des fragments de texte. L’application « Notes » apparaît ainsi comme un espace à la fois organisationnel et scriptural. Cette écriture en mouvement s’inscrit dans une continuité d’activités : elle peut accompagner une recherche d’information, préparer un message ou constituer une étape dans un processus d’écriture plus long.

Écrire pour se construire

Au-delà de sa fréquence, l’écriture occupe une place importante dans l’expérience personnelle des adolescents. Elle participe à la construction de soi, à la compréhension des émotions et à l’évolution individuelle. Carnets personnels, publications en ligne ou récits fictionnels permettent de se situer, de se souvenir, de mesurer des changements. On voit l’évolution… comment j’ai changé , explique une adolescente. L’écriture devient ainsi un espace d’expression et de réflexivité, à la fois intime et social.

Une pratique largement partagée et souvent collective

Contrairement à une représentation encore répandue, l’écriture adolescente n’est pas uniquement individuelle. L’enquête quantitative montre que parmi les adolescents qui écrivent en dehors du cadre scolaire, une majorité partage ses productions : avec des proches, sur des réseaux sociaux ou sur des plateformes d’écriture en ligne. Au-delà du partage, certaines pratiques relèvent de la co-écriture. Des espaces numériques, forums, plateformes comme Wattpad ou serveurs Discord, permettent de produire des textes à plusieurs, de manière synchrone ou non. Ces environnements favorisent des dynamiques d’apprentissage fondées sur l’échange et la participation. Les adolescents y développent des compétences par la pratique, souvent sans en avoir une conscience explicite.

Si les dispositifs numériques soutiennent ces formes d’écriture, ils en influencent également les modalités. Les plateformes structurent les conditions de production et de circulation des écrits. Les interfaces orientent la mise en forme des contenus, tandis que les algorithmes de recommandation peuvent favoriser certaines thématiques ou certaines formes d’expression. Ces mécanismes participent d’un processus plus large de plateformisation, qui encadre les pratiques tout en restant largement invisible pour les utilisateurs. Interrogés sur ces influences, les adolescents expriment peu de préoccupations.

Il me propose une formulation qui est meilleure ? Je prends !

Les suggestions automatisées sont perçues comme des aides, et non comme des contraintes. Plus largement, les enjeux économiques et politiques liés aux plateformes sont peu identifiés.

Une absence de conscience des cadres d’écriture

L’un des constats majeurs de l’enquête concerne cette faible prise de conscience des conditions dans lesquelles s’inscrivent les pratiques scripturales. Les plateformes sont souvent envisagées comme de simples espaces d’expression personnelle. Les logiques de monétisation, de collecte de données ou de gouvernance algorithmique restent peu perçues. Anne Cordier distingue ici une « non-conscientisation », qui peut aller jusqu’à une forme d’« in-conscientisation », marquée par une difficulté à formuler ces enjeux.

Des pratiques encore peu prises en compte par l’école

Ces transformations interrogent également le cadre scolaire. Les pratiques d’écriture développées hors de l’école, sur les réseaux sociaux, les plateformes ou les espaces collaboratifs, sont rarement intégrées dans les apprentissages. Cette séparation contribue à maintenir une distinction entre écriture scolaire et écriture quotidienne. Pourtant, les travaux montrent que la mise en circulation des écrits, notamment au-delà du cadre strict de l’évaluation, peut renforcer l’engagement et le plaisir d’écrire.

Mon obsession, c’est que la recherche irrigue le terrain.

En documentant les pratiques scripturales adolescentes, les travaux d’Anne Cordier mettent en évidence une réalité contrastée : une écriture omniprésente, mobile et collective, mais inscrite dans des environnements techniques et sociaux peu interrogés. Comprendre ces pratiques suppose alors de ne pas les réduire à leurs formes visibles, mais d’en analyser les conditions d’émergence, de circulation et de transformation. À l’heure où les usages numériques continuent d’évoluer, ces recherches invitent à porter une attention renouvelée à l’écriture, non seulement comme activité, mais comme expérience située, au croisement du personnel, du social et du technique.

Sources

Cordier, A. Le Grand Remplacement méthodologique n’aura pas lieu : Nous sommes des artisan·es. questionsdecommunication 41, 405–418 (2022).

Cordier, A. Une pratique juvénile quotidienne à re-politiser.

Portrait : © Elise Rebiffé