Harcèlement scolaire : que faire ? La vision d’une enseignante-chercheuse

Nos articles signatures • 30/10/2026 • 6 min

Une moquerie dans la cour, un message insultant sur Snapchat, un élève qu’on ignore jour après jour… Le harcèlement scolaire prend mille visages. Pourtant, il est encore souvent minimisé, banalisé, voire invisibilisé.

Nous répondons ici aux questions que tout le monde se pose – ou devrait se poser – sur ce phénomène qui n’épargne aucune école. Avec l’éclairage de la chercheuse Bérengère Stassin, experte Unys, maître de conférences Université de Lorraine en sciences de l’information et de la communication au CREM (Centre de recherche sur les médiations), nous vous proposons un tour d’horizon pour comprendre, prévenir et agir.

  • Société

Pourquoi parler de harcèlement à l’école nous concerne toutes et tous ?

Dans votre entourage, il y a de forts risques qu’un enfant, un adolescent, un parent ou un professeur ait déjà été confronté au harcèlement scolaire. Loin des clichés sur une « bagarre de cour de récré », il s’agit d’un phénomène violent, systémique, et parfois ravageur. 6,7 % des collégiens déclarent cinq violences ou plus de façon répétée.

Et depuis l’essor des smartphones, les brimades ont quitté les grilles de l’école pour s’infiltrer jusque dans les chambres, via les plateformes numériques. Le harcèlement scolaire et le cyberharcèlement sont deux faces d’une même pièce. Ce qui commence dans la cour se poursuit souvent en ligne, et inversement , comme le résume Bérengère Stassin. Derrière les chiffres, il y a des enfants isolés, des familles démunies, et une communauté scolaire parfois débordée.

Le harcèlement scolaire, c’est quoi exactement ?

Le harcèlement scolaire, ce n’est pas un simple conflit entre élèves. C’est une violence répétée, intentionnelle, avec un déséquilibre de pouvoir. Il peut être verbal (insultes, moqueries), physique (coups, bousculades), relationnel (exclusion, rumeurs), ou numérique (messages haineux, vidéos humiliantes). <q< Le harcèlement ne se résume pas à un événement isolé. C’est une spirale, souvent silencieuse, qui s’installe dans le quotidien des élèves , précise Bérengère Stassin. On parle de cyberharcèlement lorsque ces agressions se poursuivent ou commencent sur Internet, souvent dans l’anonymat et sans limite de temps ou d’espace.

Qui sont les victimes ? Qui sont les auteurs ?

Les victimes sont souvent des élèves perçus comme différents : par leur physique, leur genre, leur orientation sexuelle, leur handicap ou leur origine. Mais ce qu’il faut bien comprendre, c’est que tout le monde peut devenir victime.

Du côté des auteurs, ce ne sont pas forcément de « petits voyous ». Il peut s’agir d’élèves en quête de reconnaissance, de popularité ou cherchant à asseoir leur domination dans un groupe. Parfois, les harceleurs ne mesurent même pas l’impact de leurs actes. L’anonymat et l’effet de groupe diluent la responsabilité. Le numérique décuple cela. Un élève peut liker ou partager un contenu humiliant sans penser qu’il participe à une agression , explique Bérengère Stassin.

Pourquoi est-ce si difficile de parler de harcèlement ?

Peur de représailles, honte, crainte de ne pas être cru… Les raisons du silence sont nombreuses, du côté des victimes comme des témoins. Il faut déconstruire l’idée selon laquelle parler, c’est être une balance. C’est au contraire faire preuve de courage et protéger les autres , insiste Bérengère Stassin. Par ailleurs, certains adultes banalisent encore les faits. On entend encore des choses comme “c’est de son âge” ou “c’est pour rigoler”. Ce déni empêche de nommer les violences et donc d’agir.

Et les réseaux sociaux dans tout ça ?

Snapchat, Instagram, TikTok… Ces plateformes sont devenues des prolongements du collège et du lycée. Et avec elles, le harcèlement devient viral : captures d’écran détournées, vidéos humiliantes, groupes privés d’insultes. Le numérique agit comme une chambre d’écho. Il rend visibles les agressions, mais aussi durables. Ce qui est publié peut être partagé, commenté, archivé… explique Bérengère Stassin. Une photo ou une insulte peuvent poursuivre un élève bien après les cours – parfois même des années plus tard.

Que peut faire l’école ?

La bonne nouvelle, c’est que des solutions existent. L’éducation nationale a mis en place un plan de prévention structuré autour de plusieurs piliers :

  • Développement des compétences psychosociales : apprendre aux élèves à identifier leurs émotions, gérer les conflits, faire preuve d’empathie.
  • Éducation aux médias et à l’information (EMI) : pour développer son esprit critique, comprendre les logiques des réseaux, détecter les fake news, éviter les pièges du numérique et utiliser les plateformes de manière éclairée et responsable.
  • Dispositifs participatifs comme les ambassadeurs contre le harcèlement dans les collèges et lycées.

Ces dispositifs placent les élèves au cœur de la prévention. Ils leur donnent les outils pour s’exprimer, agir et se sentir utiles , explique Bérengère Stassin.

Est-ce que ça fonctionne vraiment ?

Ces programmes fonctionnent partiellement : ils permettent aux langues de se délier plus facilement (comme le #metoo), mais ne font pas diminuer la violence car cette dernière est systémique et transversale dans toute la société. Donc les victimes ou les témoins se confient parfois un peu plus facilement ou comprennent plus vite ce qui se passe. Concernant les programmes comme les ambassadeurs, l’impact positif est qu’ils redonnent confiance en soi aux victimes qui sont à 65 % présentes dans le dispositif. Les programmes basés sur la verbalisation des émotions ou de développement de l’empathie peuvent à la longue porter leurs fruits, mais il ne faut pas perdre de vue que beaucoup d’agresseurs refusent de changer pour maintenir leur pouvoir et leur statut dans le groupe (calcul risques/bénéfices). Il faut créer un climat scolaire favorable, dans lequel chacun se sent légitime pour parler et agir , souligne la chercheuse. Et réussir à faire émerger des figures de leader positif, que l’on suit parce qu’on l’admire, et non parce qu’on le craint…

Et les parents ?

Les familles ont un rôle fondamental à jouer : écouter sans juger, croire leur enfant, alerter si besoin, sans dramatiser ni minimiser. Quelques signes d’alerte doivent faire réagir  : isolement, chute des résultats scolaires, troubles du sommeil, refus d’aller en classe, addiction au téléphone ou au contraire rejet brutal des écrans. Il est possible de s’adresser à l’école, à un référent harcèlement ou au numéro 3018. Pour les situations de cyberharcèlement, ce numéro (Net Écoute) est gratuit et confidentiel.

Peut-on vraiment prévenir le harcèlement ?

Oui, si on s’y prend tôt, si on agit collectivement, et si on attaque aux racines les préjugés sexistes et racistes, la banalisation de la violence. La prévention passe par l’éducation, pas par la punition seule. Lutter contre le harcèlement, c’est un enjeu de société. Cela commence à l’école, mais cela nous concerne toutes et tous, car c’est notre vivre ensemble qui est en jeu , rappelle Bérengère Stassin.

Briser le silence, c’est déjà agir

Dans une société saturée de messages, où l’on peut liker une moquerie comme on clique sur un emoji, il est urgent de réapprendre à voir, à écouter, à réagir. Le harcèlement scolaire n’est pas une fatalité. C’est un problème complexe, mais pas insoluble. Et il suffit parfois d’une main tendue, d’une oreille attentive ou d’une action collective pour enrayer la spirale. Alors non, ce n’est pas « pour rire ». Et ce n’est plus à cacher sous le tapis. C’est à traiter, à prévenir, à réparer.

Il ne s’agit pas seulement de protéger les enfants d’aujourd’hui. Il s’agit aussi de construire les citoyens de demain. — Bérengère Stassin

Sources

Stassin, B. & Lechenaut, É. Des compétences psychosociales pour prévenir le harcèlement scolaire. Revue des Sciences sociales 65, 68 (2021).

Stassin, B. La vulgarisation des recherches sur le phénomène de harcèlement dans The Conversation France : analyse du traitement thématique et discursif d’une question de société. Revue française des sciences de l’information et de la communication [En ligne] (2020) doi:10.4000/rfsic.9437.

Stassin, B. Le cyberharcèlement à l’école : état des lieux et perspectives éducatives. Médiations et médiatisations – Revue internationale sur le numérique en éducation et communication 218 (2019) doi:10.52358/mm.vi2.73.