Et si notre cerveau « voyait » les odeurs ?
Nos articles signatures • 16/04/2026 • 6 min
Quand les odeurs prennent des couleurs… Depuis vingt ans, la chercheuse Muriel Jacquot, experte Unys et chercheuse spécialisée en interactions sensorielles au LIBio, un laboratoire de l’Université de Lorraine, explore les liens invisibles entre les sens, là où une couleur peut éveiller un parfum, et où une odeur influence nos émotions. De ses travaux a émergé une approche aujourd’hui désignée comme l’ingénierie de la perception.
- Santé

Introduction
Chaque jour, nous décidons sans le savoir avec notre nez, nos yeux, nos oreilles et… nos souvenirs. Le parfum d’un café chaud, la couleur d’un plat, la lumière d’une pièce : tout influence nos émotions et nos comportements. Pourtant, notre culture a longtemps séparé les sens, comme s’ils fonctionnaient indépendamment. Très symboliquement, on apprend à l’école qu’il existe cinq sens bien distincts, explique Muriel Jacquot, enseignante-chercheuse à l’Université de Lorraine. Mais aucun ne fonctionne seul.
C’est précisément cette idée, que nos sens se parlent en permanence, qui a guidé ses recherches depuis le début des années 2000, entre neurosciences, physico-chimie et intelligence artificielle.
Une innovation qui associe les couleurs et les odeurs
Tout commence par une question simple : peut-on traduire une odeur en couleur ? Pour y répondre, Muriel Jacquot et son équipe ont développé une technologie pionnière, fondée sur l’analyse chimique des parfums et sur des réseaux de neurones artificiels. Cette innovation technologique, brevetée en 2012, permet de générer une “carte chromatique” : générer une représentation chromatique composite, conçue pour rendre perceptibles les nuances d’un parfum à partir de sa structure moléculaire et de données sensorielles.
Testée en France, en Angleterre, puis aux États-Unis, au Liban et à Taïwan, cette approche a révélé des correspondances étonnamment robustes entre odeurs et teintes. Les travaux ont montré que qualifier une odeur par une seule couleur est souvent réducteur. Une même odeur mobilise généralement plusieurs teintes, dont la combinaison permet de rendre compte de ses nuances perceptives. Ainsi, un citron peut activer des dominantes jaunes, mais aussi des touches plus vertes ou plus lumineuses, traduisant sa fraîcheur, son acidité ou sa vivacité. L’innovation n’a pas consisté à associer une odeur à une couleur unique, mais à concevoir une représentation chromatique composite, capable de traduire les nuances perceptives d’un parfum. Cette approche permet d’agir sur la perception en modulant des ensembles de couleurs plutôt qu’un code visuel simplifié.
Mais ces associations ne sont pas uniquement universelles : elles sont aussi culturelles. Dans certaines régions, la menthe évoque le bleu glacial ; ailleurs, elle se teinte de vert chlorophylle. Ces différences reflètent à la fois nos expériences, notre environnement et nos habitudes de consommation.
Relier molécules et couleurs avec les émotions
En 2014, pour donner vie à son brevet, Muriel Jacquot fonde Myrissi, une start-up née au cœur de l’Université de Lorraine. L’idée : appliquer la science des correspondances sensorielles au monde des parfums. Les débuts sont rudes. Entre 2014 et 2018, c’était de l’évangélisation. Il fallait convaincre que la couleur d’une odeur pouvait avoir un sens.
Mais un tournant s’opère lorsque l’équipe y intègre la dimension émotionnelle : l’IA ne se contente plus de relier molécules et couleurs, elle intègre également des dimensions émotionnelles issues de données perceptives, comme la détente, la fraîcheur ou la sensualité.
Cette approche séduit le géant suisse Givaudan, leader mondial de la parfumerie et des arômes, qui rachète Myrissi en 2021. Muriel Jacquot rejoint alors ses équipes de recherche en neurosciences : Mon rôle, c’était de faire le lien entre la science et le ressenti humain.
Aujourd’hui, ses travaux ne se limitent pas à la parfumerie. Au sein de sa chaire industrielle FragranceSyn, la chercheuse explore comment l’environnement multisensoriel – lumière, son, odeur – peut influencer nos émotions, notre bien-être ou même nos interactions sociales. Les expériences s’appuient sur des techniques de neuroimagerie portable : EEG et spectroscopie proche infrarouge (fNIRS), capables de mesurer en temps réel l’activité cérébrale lors de stimulations olfactives. L’objectif est de comprendre comment une odeur, dans un contexte donné, peut moduler certaines réponses émotionnelles ou contribuer à la régulation du stress perçu. « On veut sortir la mesure du laboratoire pour l’amener dans la vie réelle, explique-t-elle. On parle alors de validation écologique : mesurer la perception là où elle se produit vraiment. »
Ces recherches s’étendent aux personnes âgées, pour qui la lecture des émotions d’autrui devient plus difficile, mais aussi à des publics spécifiques : autistes, enfants ou salariés soumis à un stress élevé.
Du bien-être et de l’inclusion
Au-delà du plaisir olfactif, Muriel Jacquot voit dans le parfum un outil social et thérapeutique.
Ses travaux montrent que certaines odeurs ou combinaisons sensorielles peuvent faciliter certains processus de lecture émotionnelle et ainsi soutenir la qualité des interactions sociales.. La perception, c’est aussi une question d’inclusion, souligne-t-elle. Si on arrive à moduler un environnement pour aider chacun à mieux comprendre les émotions des autres, on agit sur le bien-être et la santé mentale, sans médicament.
Cette vision rejoint les fondements de ce qu’elle nomme aujourd’hui l’ingénierie de la perception : une approche transdisciplinaire qui unit la chimie, la psychologie, la neuroscience et le design sensoriel pour repenser notre rapport aux sens. Contrairement au marketing sensoriel classique, l’ingénierie de la perception ne cherche pas seulement à attirer ou séduire, mais à comprendre et exploiter les mécanismes cognitifs et multisensoriels qui construisent l’expérience vécue.
Vers un monde plus conscient de ses sens
L’ingénierie de la perception ne se limite pas aux parfums : elle inspire aussi la conception des aliments, des espaces publics, voire des interfaces numériques. Une lumière chaude peut renforcer la douceur d’un plat sucré, un son croquant peut donner l’impression qu’un biscuit est plus croustillant, sans rien changer à sa composition. Ces mécanismes, mis en évidence par la recherche en crossmodalité, montrent à quel point notre perception est malléable, voire « ingénierable ».
Percevoir, c’est construire, résume Muriel Jacquot. Nos sens travaillent ensemble pour donner du sens au monde. En comprendre les mécanismes, c’est pouvoir les utiliser pour créer des expériences plus harmonieuses, plus inclusives et plus durables.
Le futur a une odeur
Et demain ? La chercheuse explore également des pistes autour de la réalité augmentée olfactive, en collaboration avec le CNES, pour le bien-être des astronautes. Imaginez une projection immersive où un coucher de soleil ne se limite pas à la vue, mais s’accompagne d’une odeur d’air chaud et d’herbe sèche. Dans cette quête, Muriel Jacquot défend une conviction : les odeurs ne sont pas qu’un plaisir ; elles sont un langage invisible entre les êtres et leur environnement. Un langage qu’il reste encore à apprendre, à écouter… et à colorer.
Sources
Maric, Y. & Jacquot, M. Contribution to understanding odour–colour associations. Food Quality and Preference 27, 191–195 (2013).
Hossu, G. et al. Neural mechanisms of odour imagery induced by non-figurative visual cues. Neuropsychologia 196, 108836 (2024).
Jacquot, M., Noel, F., Velasco, C. & Spence, C. On the Colours of Odours. Chem. Percept. 9, 79–93 (2016).