Micro-violences éducatives : quels sont leurs impacts sur l’avenir des élèves ?
Nos articles signatures • 04/03/2026 • 6 min
Dans les couloirs et les salles de classe, l’école façonne des destins. Mais parfois, elle blesse. Derrière un mot sec, un geste d’exclusion, d’ignorance ou un regard évité, se cachent des micro-violences éducatives qui marquent à vie. Jean-Michel Perez, expert Unys, Professeur des universités en Sciences de l’Éducation et de la Formation à l’Université de Lorraine, explore ces blessures invisibles et plaide pour une culture de la reliance.
- Société

Introduction
À première vue, rien de spectaculaire. Pas d’agression physique, pas de sanction officielle. Juste une remarque lâchée devant la classe, un élève systématiquement ignoré, un soupir qui claque comme une porte fermée. Ces « petits riens » du quotidien scolaire peuvent pourtant entamer profondément la confiance d’un enfant et le couper des autres… et de lui-même.
Jean-Michel Perez et ses collègues appellent cela des micro-violences éducatives : des gestes ou paroles du quotidien scolaire portant atteinte à la dignité, souvent banalisés ou justifiés au nom de la discipline ou d’une sévérité pédagogique. Si elles sont difficiles à repérer, c’est parce qu’elles sont inscrites dans la culture française avant même que de l’être dans le champ scolaire, reproduites d’année en année, jusqu’à devenir invisibles
. Cette approche prolonge des travaux sur les violences symboliques, les micro-iniquités, ou encore l’hypocrisie organisationnelle des institutions.
Des blessures silencieuses
Les micro-violences éducatives ne se résument pas à des comportements « malveillants » évidents. Elles prennent la forme de micro-assauts (remarques humiliantes, moqueries sur un accent), de micro-insultes (formules dévalorisantes comme « certains ne sont pas faits pour les maths »), ou encore de micro-invalidations (nier la souffrance ou la parole d’un élève).
Parfois, un seul épisode suffit à déclencher un isolement durable. Une phrase peut foudroyer
, explique Jean-Michel Perez. Il se souvient de cet étudiant – exclu des cours de mathématiques à 7 ans – qui des années plus tard, il garde un rapport anxieux à cette discipline.
Le mécanisme est insidieux : l’élève reste physiquement présent, mais se retire psychologiquement. Jean-Michel Perez parle d’« isolement de l’intérieur » : On se prive soi-même de la capacité à discuter avec les autres.
Et les effets ne s’arrêtent pas aux portes de l’école : perte de confiance, orientations subies, difficultés relationnelles à l’âge adulte.
Quand l’institution ferme les yeux
Pourquoi ces comportements persistent-ils ? D’abord, parce qu’ils sont intégrés au fonctionnement même de l’institution. Le Défenseur des droits le reconnaît : le système scolaire peut « induire ou amplifier » les violences faites aux enfants dont il a la charge.
Ensuite, dans la définition officielle du harcèlement scolaire, un angle mort demeure : seules les violences « entre pairs » sont reconnues, occultant le harcèlement vertical – celui exercé par un adulte envers un élève. C’est une forme de violence du système sur l’individu
, insiste Jean-Michel Perez. Et cet impensé protège, de fait, les comportements abusifs.
Observer pour comprendre
Pour comprendre l’ampleur et les formes de ces micro-violences, Jean-Michel Perez et son équipe ont choisi une méthode simple, mais révélatrice. Nous avons demandé à des étudiants en formation d’enseignant, de nous raconter deux souvenirs : l’un où ils avaient vécu une situation difficile à l’école, l’autre où un geste ou une parole les avait portés
, explique-t-il. Ces récits, collectés depuis 2023, forment aujourd’hui un corpus riche de plusieurs centaines de témoignages.
Chaque histoire est analysée avec soin, d’abord pour identifier les gestes, mots ou attitudes en cause, puis pour comprendre leurs effets à court et long terme. Cette analyse croise plusieurs approches : étude thématique des verbatims, repérage des récurrences dans le vocabulaire utilisé, mise en lien avec des sources institutionnelles et des notions issues de la recherche, comme la « violence symbolique » ou les « micro-iniquités ».
Une attention particulière est portée à l’éthique : anonymisation des témoignages, consentement des participants, droit de retrait à tout moment. Mais aussi possibilité pour celles et ceux qui le souhaitent de suivre l’évolution de la recherche. L’équipe travaille aussi à diversifier les profils interrogés, en allant vers des publics moins visibles – parents, accompagnants d’élèves en situation de handicap, personnels éducatifs – et en ajoutant des observations directes en classe.
Le but n’est pas de pointer des coupables, mais de comprendre ce qui, dans les gestes quotidiens, peut isoler (blesser) ou relier (appartenance)
, résume Jean-Michel Perez. Un travail qui, à terme, permettra de mettre au jour non seulement les mécanismes d’isolement, mais aussi les conditions qui favorisent la reliance scolaire.
Les micro-attentions, levier de reliance
La « reliance » désigne, en sciences de l’éducation, la capacité à recréer du lien : entre l’élève et lui-même, entre l’élève et les autres, mais aussi entre l’élève et le savoir.
Face à ces blessures, il existe un « antidote » : les micro-attentions. Ce sont ces gestes simples qui signifient à un élève qu’il est vu, reconnu, inclus : confier une responsabilité, adresser une parole de reconnaissance, intervenir pour briser un isolement.
Un étudiant se rappelle : L’enseignant m’a laissé faire l’appel. C’était la première fois de ma vie qu’on me faisait confiance
. Une étudiante raconte qu’une professeure l’a aidée à rejoindre un groupe où elle se sentait mieux. Pour Jean-Michel Perez, ces actes de l’ordinaire tissent des liens entre l’élève et lui-même, entre l’élève et les autres, et entre l’élève et le savoir
.
Ces gestes peuvent inverser la trajectoire d’un enfant, comme cette phrase entendue en maternelle : Sam réussira toute sa vie.
Des années après, l’adulte s’en souvient encore : Elle restera gravée à tout jamais dans ma vie.

De l’initiative individuelle au changement collectif
Mais Jean-Michel Perez met en garde : Les micro-attentions ne doivent pas reposer sur la seule bonne volonté de certains enseignants.
Elles doivent être protégées et encouragées par l’institution. Pour cela, elles doivent être intégrées aux référentiels de formation, aux critères d’évaluation professionnelle et aux politiques éducatives nationales, pour devenir un véritable levier institutionnel.
Le changement implique une conscientisation collective : reconnaître que chacun – enseignants, cadres, décideurs politiques – agit dans des structures de pouvoir, et peut contribuer à les transformer. Dans d’autres pays, comme l’Allemagne, le principe de « dignité humaine » inscrit dans la Constitution protège explicitement les élèves contre toute atteinte à leur intégrité. Cette comparaison montre avant tout que le problème est systémique, culturel, anthropologique.
C’est pour cela que les micro-violences éducatives, en France, ne font pas la une des journaux. Elles se glissent dans l’anodin du quotidien, jusqu’à ce qu’un mot, un geste, brise un destin. Mais l’inverse est vrai : un mot, un geste, peut rallumer l’élan d’apprendre et de se sentir à sa place.
Faire de la reliance une valeur cardinale de l’école, c’est passer d’un système qui demande aux élèves de s’adapter, à une institution qui se rend accueillante, accessible, et bienveillante. C’est aussi et avant tout poser un principe politique clair : l’école n’a pas seulement pour mission de transmettre des savoirs, mais aussi de protéger la dignité de chaque personne en positon d’élève. Un changement qui ne tient pas de la « périphérie », mais du cœur même de la relation éducative. Et qui, un jour, pourrait transformer chaque salle de classe en un lieu où l’on relie plutôt qu’on isole.

Programme de recherche franco-allemand KILA
avec Florence Soriano-Gafiuk, Géraldine Suau, Saïd Ait Hammou Taleb, Sandrine Quenet, Laurent Muller,
Daniel Fisher et Jean-Michel Perez
Sources
Id, H. Le harcèlement à l’école : un « effet loupe » des micro-violences à l’aune de la responsabilité enseignante et institutionnelle.
Perez, J.-M. Les micro-violences éducatives ordinaires : un impensé de l’institution scolaire ?